Dans la presse

Après 9 mois de gestation, la Liberthèque vous propose une soirée débat/échange qui lui tient particulièrement à coeur...
autour du film
MATRIX

"- La Matrice
est un système, Neo. Et ce système est notre ennemi. Quand on est à
l'intérieur que voit-on? Des hommes d'affaires, des professeurs, des
avocats, des charpentiers... En attendant, ils font partie de ce
système. Tu dois comprendre: ils ne supporteraient pas d'être
débranchés. Certains sont si amorphes et tellement dépendants du
système qu'ils se battraient pour le protéger (...)
- Est-ce que tu crois au destin Neo?
- Non.
- Pourquoi pas ?
- Parce que je n'aime pas l'idée de ne pas avoir le contrôle de ma vie.
-
Je sais exactement ce que tu veux dire. Laisse-moi te dire pourquoi tu
es ici: tu es ici parce que tu sens qu'il y a quelque chose qui "ne
tourne pas rond" dans ce monde. Tu ne te l'expliques pas mais c'est en
toi, comme une écharde dans ton esprit... et ça te rend fou. Sais-tu de
quoi je parle?
- De la Matrice...?
- Veux-tu savoir ce que
c'est?... La Matrice est partout. Elle nous enveloppe, même dans cette
pièce. Tu peux la voir quand tu regardes par la fenêtre, ou quand tu es
devant la télévision. Tu sens sa présence quand tu vas travailler,
quand tu vas à l'église, quand tu payes tes impôts. C'est le monde qui
a été placé devant tes yeux pour te cacher la vérité.
- Quelle vérité?
-
Que tu es un esclave Neo. Comme tout le monde, tu es né dans
l'esclavage dans une prison que tu ne peux ni sentir, ni toucher. Une
prison pour ton esprit..."
extrait d'un dialogue entre Neo et Morpheus
Soirée débat/échange proposée et animée par Thierry BAZZATO
Lundi 05 - Séance projection privée de la trilogie - places limitées RESERVATION
.
Dossier
Un film philosophique et religieux
Globalement, Matrix représente une version
contemporaine de l’allégorie de la Caverne. Comme chez Platon, il est
question de prisonniers. Ils ne sont pas enchaînés dans une caverne et
condamnés à ne connaître de la réalité que les ombres chinoises qui
défilent sur la paroi du fond. Les personnages du film sont pris dans
la « matrice », qui n’est autre que le monde dans lequel nous
vivons, qui se donne pour la réalité ultime, avec ses charmes et des
côtés agréables ; mais il est une illusion qui retient l’humanité
en exil loin de la vérité - comme le produit d’un délire
d’informaticien génial qui aurait réussi à enfermer tout le monde dans
une réalité virtuelle de son invention.
Parmi tous ces prisonniers, le
jeune informaticien Thomas Anderson pressent dans ses angoisses et ses
rêves qu’il doit y avoir autre chose. Il va progressivement comprendre
qu’il a été repéré par un commando de « résistants » de
l’au-delà de l’illusion, des « éveillés » qui lui proposent
de les rejoindre. Ils pensent qu’il pourrait être l’« élu »
et ils vont le délivrer pour le faire sortir de la
« caverne », c’est-à-dire de la « matrice » et
l’amener dans la réalité véritable.
Ici pourtant, le propos devient
moins platonicien que « chrétien ». Car cet « élu »
n’est pas un philosophe à la manière de Socrate, mais carrément une
figure du Messie, sinon le Sauveur en personne. Il va passer par une
série d’épreuves plus ou moins initiatiques qui sont calquées tantôt
sur le cheminement de celui qui s’engagerait dans la foi selon le
Nouveau Testament, tantôt sur celui du Christ lui-même. Ce qui est en
jeu n’est rien moins que le salut de l’humanité.
Tout d’abord, Morpheus, le chef du
commando, le place devant un choix symbolisé par une pilule rouge pour
l’entrée dans la réalité véritable, et une pilule bleue pour le retour
irrémédiable dans la pseudo-réalité ordinaire. Il choisit la pilule
rouge comme on s’engage dans une conversion, sachant que ce sera
beaucoup plus difficile, et passe alors littéralement par une nouvelle
naissance : on le voit sortir d’une poche placentaire translucide,
gluant comme un nouveau-né ; il a été transformé et il reçoit une
nouvelle identité. Désormais, il ne sera plus Monsieur Anderson, mais
Neo.
Il apprend ensuite à vivre dans
cette dimension nouvelle - appelons-la réalité B -, à partir de
laquelle des interventions sont possibles dans la réalité A
(l’ordinaire). Rivé à son siège dans le vaisseau du commando, le
cerveau branché sur des machines, il sort dans le monde de l’humanité
ordinaire et y agit de diverses manières. Il se forme au combat grâce à
des programmes informatiques qu’on croirait tombés d’un Super Nintendo,
se préparant ainsi à lutter contre un ennemi puissant, figure de Satan,
qui tient l’humanité captive dans la réalité A et veut sa destruction
complète. L’action, désormais, aura toujours quelque chose d’un combat
spirituel. Neo découvre les capacités étonnantes que sa
« métamorphose » a rendues possibles, mais qui ne deviennent
effectives qu’une fois qu’il se les est appropriées (agir sur la
matière par la force de la pensée, déplacements extrêmement rapides
dans les combats).
Neo cherche aussi à comprendre quel
est son appel, à discerner sa mission. Élu peut-être, appelé
certainement, mais à quoi ? Ses compagnons lui apprennent qu’il
devra affronter un voyant quand il sera suffisamment préparé ;
alors il saura s’il est vraiment l’élu. La scène est assez comique, car
le voyant est une ménagère qui le reçoit dans sa cuisine et le renvoie
à lui-même en désignant l’inscription qui figure au-dessus de la
porte : « Connais-toi toi-même ». Elle lui annonce qu’il
aura à choisir un jour entre sa propre mort et celle de son maître
Morpheus, et que s’il n’est pas l’élu dans cette vie-ci, il le sera
peut-être dans la suivante. C’est ainsi que Neo reçoit son appel, comme
Socrate de la pythie de Delphes.
Matrix est un film d’action, et
l’affrontement tant attendu des forces du bien et du mal a lieu.
Morpheus est capturé par les ennemis, les agents de la matrice.
L’équipage, la mort dans l’âme, se résigne à le supprimer pour sauver
ce qui peut encore l’être, craignant qu’il ne soit contraint de livrer
des secrets mortels pour la cause du bien. Neo refuse et décide d’aller
le libérer lui-même, avec l’aide de la belle Trinity, au nom
transparent. Neo meurt dans ce combat, mais va ressusciter grâce à
l’amour de Trinity, dont le baiser fait penser à celui par lequel le
Prince charmant réveille la Belle au Bois-Dormant. Dès lors, muni de
son corps de résurrection, il sera à l’épreuve des balles, et saura
qu’il est vraiment l’élu. Au point que la dernière image du film nous
montre son ascension fulgurante vers le ciel... Peut-être acquiert-il
alors une stature divine ; il est clair qu’il est désormais le
seul sauveur possible de l’humanité.
Matrix, film gnostique
Mort à soi-même et nouvelle
naissance. Mort, résurrection et ascension finale : le vaillant
Neo est-il donc une figure du Christ ? Fondamentalement, le
message de Matrix, en dépit des apparences, n’est pas celui de
l’Évangile :
L’antichambre de la voyante
regroupe des représentants de différents courants religieux ;
c’est par exemple un petit bonze qui enseigne à Neo l’art de tordre les
cuillères. On est donc dans une perspective tout à fait syncrétiste. Le
commando des résistants n’est au service d’aucune transcendance. Il n’y
a rien au-delà du vaisseau à partir duquel les résistants essaient de
sauver les autres hommes de l’illusoire réalité A. Apparemment, ils
sont les seuls rescapés des forces du bien.
On ne sait pas davantage d’où la
voyante tire sa science, ni exactement d’où vient la matrice et qui l’a
mise en place. Le film affirme qu’il existe une dimension B, dont le
monde A dépend. Les vrais combats ont lieu dans la dimension B, car les
forces du mal ont elles aussi des capacités surhumaines. Si la réalité
A est la création, elle est fondamentalement mauvaise et soumise aux
forces du mal.
Matrix, par contre, est bien plus
proche de la philosophie grecque (Platon, Socrate) et surtout de ses
prolongements gnostiques et manichéens :
Dévalorisation du monde sensible,
pure illusion, mais aussi dévalorisation du corps et de ses désirs. On
le remarque à la nourriture du commando, purement fonctionnelle, qui
n’a rien de plaisant. La scène dans laquelle Neo se retourne dans la
rue pour regarder la femme à la robe rouge montre que désir sexuel est
un piège. D’ailleurs, il n’y a aucune scène d’amour dans le film (si
l’on excepte le chaste baiser résurrecteur de Trinity)
La thèse selon laquelle la création
est mauvaise est une thèse gnostique. L’idée fondamentale du
gnosticisme est que l’âme humaine est une étincelle divine égarée dans
la matière : elle peut, à condition d’être bien guidée et
enseignée, trouver la voie qui lui permet de remonter jusqu’à la
lumière originelle.
Dans cette perspective, la femme
est un être divin et prophétique (c’est le cas de Trinity et de la
voyante), mais qui peut devenir piège à cause de l’attrait sexuel
qu’elle exerce.
Le film comporte également une
thèse manichéenne. Selon Mani, fondateur du manichéisme, le monde est
le théâtre de l’affrontement du Bien et du Mal. La création est l’œuvre
du mal et il faut travailler à sa disparition en s’abstenant de toute
procréation ; le salut de l’humanité consiste à libérer la lumière
qui est en elle, avant que l’univers ne disparaisse. Dans Matrix, dont
l’action se situe en 1999, des images d’anticipation montrent que, deux
cents ans plus tard, l’humanité semble avoir disparu de la face de la
terre.
Bref, en dépit des apparences
chrétiennes, et malgré son extraordinaire mise en scène de film de
science-fiction, The Matrix réactualise surtout de vieux mythes païens.
Comment fonctionne l’univers de Matrix
Tout d’abord, le film (et c’est ici
que la science-fiction domine) explique que la matrice, donc cette
illusion du monde tel que nous le connaissons, a été mise en place par
les machines à la suite de leur guerre contre les hommes, au début du
troisième millénaire. Les hommes se croyaient les maîtres des machines
qu’ils avaient créées. Dans l’hypothèse d’une révolte des machines, il
leur restait encore au moins la ressource de « tirer la
prise », de les priver d’énergie électrique pour les réduire à
l’impuissance. Ils se trompaient, puisque les machines ont réussi à
s’organiser pour se rendre maîtresses de l’humanité. Désormais, les
hommes se trouvent réduits à l’état d’organismes cultivés en vue de
fournir de l’énergie aux machines. Enfermés dans des sortes de
couveuses, chacun dans son alvéole, le cerveau branché sur un réseau
informatique qui injecte continuellement l’illusion de la vie réelle,
ils attendent le moment où les machines les transformeront en énergie.
La matrice est ce programme de réalité virtuelle qui fait croire à tous
ces prisonniers destinés à fournir de l’énergie qu’ils mènent une vie
normale et libre. Ils sont donc totalement inconscients de leur
situation réelle.
La pilule rouge que Neo avale
provoque un dysfonctionnement (il se réveille) qui alerte les robots
surveillant le processus de culture de l’humanité ; ils le
débranchent et le jettent aux ordures dans une sorte de dévaloir qui
fait penser à un gros siphon de WC. C’est là que Morpheus et son
équipage du vaisseau Nebuchadnezzar le récupèrent. Ils doivent ensuite
le réparer, le mettre au point en revitalisant ses muscle atrophiés
puisqu’ils n’ont jamais servi dans la couveuse ; Neo est aussi
reprogrammé par un apprentissage accéléré de son nouveau mode de vie.
C’est ce passage que j’ai comparé à
une nouvelle naissance, car en réalité c’est comme s’il venait de
naître vraiment. Neo devient homme effectivement, noue des liens avec
ses nouveaux compagnons, qui sont parmi les rares rescapés de
l’humanité d’avant la victoire des machines et l’établissement de la
matrice.
La suite du film raconte la lutte
acharnée que se livrent les agents de la matrice et les derniers
représentants de l’humanité libre. Pour une raison qui m’échappe
encore, cette lutte doit avoir lieu dans la matrice. Les agents sont
des figures du mal. Ils sont méchants et pratiquement
indestructibles ; n’importe qui peut se transformer au besoin en
agent de la matrice ; c’est pourquoi tous les hommes, dans la
matrice, sont des ennemis potentiels. Par contre, puisqu’ils ne sont
que des créatures virtuelles, il n’est pas nécessaire de se gêner dans
les combats. Les actions les plus violentes et les plus sanglantes ne
portent pas à conséquence du point de vue moral. Voilà pourquoi on
assiste le cœur léger ( ?) à la grande tuerie des gardes de
l’immeuble où Morpheus est retenu prisonnier.
De leur côté, les membres du
commando de libération restent vulnérables ; s’ils se font tuer
dans la matrice, ils meurent effectivement ; ils sont d’ailleurs
sensibles à tous les coups reçus et peuvent être tués quand ils passent
dans la réalité virtuelle. Cependant, ils apprennent (astuce de
programmeurs informatiques ?) à développer des ressources et des
potentialités surhumaines, qui ajoutent évidemment au spectacle.
Il reste que je suis loin d’être au
clair sur les rapports que le film établit entre les deux ordres de
réalité. Le personnage le plus problématique à cet égard est celui de
l’oracle. J’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi Neo doit aller dans
la matrice pour rencontrer cette femme dont on ne sait d’où elle vient
ni d’où elle tire son savoir.
L’arrière-plan philosophique
C’est Platon qu’il faut relire pour
retrouver quelques clés philosophiques correspondant au monde de
Matrix. L’allégorie de la caverne nous montre déjà des homes qui ne
connaissent plus leur véritable identité, réduits qu’ils sont à ne voir
d’eux-même qu’une ombre déformée. Chez Platon aussi on est au
cinéma : les prisonniers regardent les ombres qui défilent sur la
paroi du fond de la caverne ; dans Matrix, progrès technique
oblige, plus besoin d’écran, puisque les images sont injectées
directement dans le cerveau des êtres humains. Et Neo correspond assez
bien au prisonnier qu’on vient délivrer pour lui faire découvrir, en
même temps que l’étendue de son ignorance, la nature de la réalité
véritable. Dans l’un et l’autre cas, le salut vient d’une connaissance
réservée à un petit nombre d’élus qui doivent passer par une initiation.
Platon, disciple de Pythagore,
croyait en la réincarnation, thème qu’on retrouve dans Matrix, puisque
Neo n’est l’élu que parce qu’il est la réincarnation d’un homme qui en
savait déjà bien plus que les autres.
Le leitmotiv du salut par la
connaissance se confirme donc, et montre que nous sommes très loin de
la thématique chrétienne de la grâce. C’est pourquoi il faut revenir
encore une fois sur la question de la gnose, puisque celle-ci est la
clé qui permet de comprendre vraiment Matrix.
La gnose dans Matrix
« La gnose (du grec gnôsis)
peut se définir comme une connaissance salvatrice, qui a pour objet les
mystères du monde divin et des êtres célestes, et qui est destinée à
révéler aux seuls initiés le secret de leur origine et les moyens de la
rejoindre, et à leur procurer ainsi la certitude du salut, que celui-ci
soit obtenu ou non par une collaboration entre la grâce divine et la
liberté humaine. L’idée de ce type de connaissance est apparue très
probablement dans le judaïsme, à l’époque et dans le milieu même où est
né le christianisme, et elle est restée vivante à la fois dans le
christianisme, orthodoxe ou hérétique, et dans les mouvements religieux
(tel le mandéisme) apparentés au judaïsme ou au
judéo-christianisme. » (Encyclopaedia Universalis, 1997)
Caractéristique de la vision du
monde gnostique : le dieu créateur et le dieu rédempteur sont deux
divinités différentes. Tout se passe comme si la création était le fait
d’un démiurge stupide, ou d’un dieu méchant, voire du diable. Le monde
est donc fondamentalement mauvais, et l’existence du mal un fait
évident. C’est exactement ce qui est suggéré dans Matrix : le
monde est une réalité virtuelle créée par des puissances mauvaises (les
machines) en vue d’asservir les hommes.
Autre caractéristique : le
dieu mauvais veut faire ignorer aux hommes l’existence du dieu
rédempteur qui est la source du monde spirituel et du bien. Dans la
tradition gnostique, le dieu bon envoie un sauveur, un Christ, pour
délivrer les âmes des élus prisonniers dans la création démoniaque et
les ramener dans le monde spirituel. Il est âprement combattu par les
forces du mal, ce que Matrix traduit par la lutte sans merci entre les
agents et l’équipage du Nebucadnezzar, dont le but suprême est
d’assurer la survie de Neo, qui est leur Christ.
Ce qui fait la force de la gnose,
c’est que ses enseignements peuvent correspondre à l’expérience
intérieure de celui qui se sent étranger au monde, en discordance avec
le groupe humain auquel il appartient, ou avec la société humaine. Il
se sent différent, il aspire à autre chose. Il éprouve son corps comme
une prison, comme un lieu dominé par le mal et les passions ; il
en est de même du monde et de tout ce qui est de l’ordre du
visible : ce sont des barrières, des obstacles, des entraves.
« L’âme est dans le corps comme l’huître dans sa coquille »,
disait déjà Platon, parce que l’âme appartient au monde spirituel,
alors que la coquille fait partie du monde mauvais. Matrix évoque très
bien cela dans la première partie, quand Neo vit encore sous la
défroque de Thomas Anderson.
Celui qui éprouve ce sentiment
d’étrangeté a envie de refuser ce monde et se sent appelé à autre
chose. Et c’est là qu’arrivent les messagers qui lui confirment qu’il
avait raison de se sentir différent, parce qu’il y a une autre réalité
derrière le visible ordinaire. Morpheus enseigne cela à Neo de diverses
manières, autant de connaissances qui libèrent son âme des vieilles
idées et l’ouvrent à la réalité nouvelle. Progressivement, Neo comprend
qu’il est sauvé et découvre qu’il est effectivement l’élu, sans que
personne ne le lui dise directement : c’est par une prise de
conscience personnelle qu’il y parvient.
Bref, le salut est dans la
connaissance, et la tâche première de celui qui est sauvé consiste à
transmettre à son tour cette connaissance, qui ne débouche finalement
sur rien d’autre que le sentiment d’avoir percé le secret et d’être
délivré des limitations du moi ; Matrix traduit cela par toutes
les prouesses du héros désormais délivré du joug des lois de la
physique. Il n’y a rien d’autre à faire, et Matrix n’explique pas du
tout comment l’élu Neo va sauver l’humanité captive des machines. Neo a
percé à jour le code de la matrice, certes, et celle-ci n’a plus de
pouvoir sur lui. Mais comment les prisonniers vont-ils être
libérés ? La question a-t-elle un sens pour un héros qu’on voit
monter au ciel comme une fusée ?
Confusions
Matrix joue sur la confusion entre
la gnose et une perspective chrétienne. J’en veux pour preuve diverses
réactions entendues à propos du film. En cela, il ne fait rien d’autre
que continuer une vieille tradition : vue de l’extérieur, la gnose
présente de grandes ressemblances avec le christianisme ; en
réalité, elle lui est radicalement opposée. Le christianisme, faut-il
le rappeler, enseigne que la création est bonne, que l’homme peut s’y
réaliser en entrant en relation avec Dieu, et que la vraie vie se joue
justement dans cette relation. La connaissance recherchée pour
elle-même est un piège auquel l’homme se laisse prendre quand il cède à
la tentation de la toute-puissance en voulant se faire Dieu. C’est là
le sens profond de l’histoire d’Adam et Eve, qui mangent du fruit de
l’arbre de la connaissance.
Ou alors, on dira que Matrix
illustre la position du christianisme gnostique. Mais pas
seulement : comme l’ont montré d’autres articles consacrés au
film, l’autre grande source d’inspiration est le bouddhisme. Etant
moi-même peu familier du bouddhisme, je renvoie à l’excellent article
de Frances Flannery-Dailey et Rachel Wagner Wake up ! Gnosticism and Buddhism in The Matrix.
J.F. JOBIN